Le péché originel n’est ni un péché, ni originel
« Certains nouveaux théologiens mettent en doute le péché originel, ce qui est le seul point de la théologie chrétienne qui peut être vraiment prouvé », c’est ainsi que l’écrivain et journaliste G. K. Chesterton (grand inspirateur de Lewis et de Tolkien) prenait, non sans humour, le contre-pied des opinions de son temps, c’est-à-dire le Londres des années 1900. Le péché originel, « on peut le voir dans la rue ! » écrivait-il dans Orthodoxie (1908). Car, oui, quand on parle de « péché originel », on ne parle pas d’abord d’un évènement ou d’un péché très lointain, mais bien de la fâcheuse condition dans laquelle nous nous trouvons tous aujourd’hui et, bien souvent, malgré nous. Ne nous y trompons pas, cette condition n’est pas cantonnée aux rues de Londres ou de Paris et à leurs incivilités : elle caractérise aussi les ruelles malodorantes de notre âme, avec ce que l’on appelle d’un terme technique, quoique peu élégant, « la concupiscence », c’est à dire l’ensemble des désordres intérieurs qui perturbent notre rapport à Dieu, à notre prochain, à l’environnement et à nous-mêmes. Triste tableau !
Cependant, par notre foi, nous découvrons que le péché originel n’est pas si originel que cela. Comme le dit saint Paul : « le péché est entré dans le monde » (Rm 5,12). En clair : il fut un temps où il n’était pas. De même que l’homme n’a pas toujours existé, de même, le péché n’a pas toujours existé, car Dieu n’a pas créé la nature humaine déchue. Au contraire, il a créé l’homme en grâce et, en voyant sa créature, il s’exclame et continue de s’exclamer : « voici, cela est très bon ! » (Gn 1,31) Il y a donc dans le récit de la chute (Gn 3), par-delà son caractère assurément poétique, symbolique et sapientiel, quelque chose d’historique. Et d’autre part, nous savons que Dieu n’a pas abandonné l’homme à sa misère, mais qu’« il lui a donné son Fils unique » (Jn 3,16), le Christ, nouvel Adam qui est lui aussi tenté par le serpent sur son rapport au Père : « si tu es le Fils… » répète perfidement l’Adversaire. C’est par le Christ, vainqueur de la tentation, « obéissant jusqu’à la mort et de la Croix » (Ph 2,8) et triomphant par sa résurrection que « la grâce de Dieu s’est répandue en abondance sur la multitude » (Rm 5,15). Alors, quand nous nous promenons dans la rue, que voyons-nous ? L’irrémédiable péché de l’homme irrémédiable ? Ou bien des hommes amoureusement créés par Dieu et plus amoureusement encore rachetés par lui ?
Père Alexis Julien-Laferrière, vicaire